Cycle 2008-2010 : Déclaration du Grand jury
Cycle 2008-2010 : Déclaration du Grand jury
La rencontre entre identité et pluralisme dans un monde globalisé, dans lequel la mémoire, le patrimoine et l’appartenance sont menacés, est apparue comme une préoccupation essentielle au cœur des débats du jury. Depuis sa création, le Prix s’évertue à explorer de nouvelles frontières tout en gardant une perspective généreuse et pluraliste, engageant les projets qui contribuent à la transformation et à l’amélioration de la qualité de l’environnement bâti. Il a considéré des projets ayant une incidence aussi bien pour le monde islamique que pour les sociétés multiculturelles dans lesquelles les musulmans représentent soit une minorité soit un élargissement de diasporas historiques ou récentes. À nos yeux, la tâche du jury consistait à engager les projets qui répondent aux défis toujours plus importants auxquels sont confrontées les sociétés musulmanes ou celles influencées par une forte présence musulmane, qu’il s’agisse de problèmes environnementaux, du manque d’intérêt pour les communautés rurales, de l’industrialisation rapide et de la détérioration de l’infrastructure urbaine ou de questions liées au patrimoine et à la mémoire au sens le plus large du terme. En tant que jury, nous sommes restés attentifs à promouvoir les interventions sur l’environnement bâti les plus efficaces tout en garantissant qu’elles correspondent aux plus hautes normes d’excellence.
À travers l’évaluation des 401 projets nominés (dont 19 ont été présélectionnés et 5 retenus comme lauréats du Prix), le jury a parcouru une vaste gamme de thèmes et de tendances. En notre qualité de jury, nous n’avons laissé la définition d’aucun agenda antérieur compromettre notre travail de sélection. Nous sommes restés concentrés sur les priorités révélées par notre évaluation du travail de praticiens et de parties intéressées du domaine de l’environnement bâti partout, élargissant notre champ à l’intérieur comme à l’extérieur du monde islamique.
Les projets lauréats du Prix représentent la diversité du monde musulman et de ses diasporas, tout en étant novateurs à leur manière. Au cours des délibérations du jury ont émergé des thèmes spécifiques qui définissent notre compréhension de la portée du Prix.
Tout d’abord, les projets écologiquement solides par leur conception et leur mise en œuvre et attentifs aux questions d’environnement se sont imposés comme modèles privilégiés
reproductibles dans des contextes urbains dans lesquels ils contribuent à alléger les problèmes écologiques. Ils ont la capacité de proposer des espaces sociaux alternatifs pour les populations urbaines et de contrebalancer la prolifération des grands centres commerciaux utilisés comme espaces de loisirs centraux. Sur le plan technologique, les innovations dans la recherche d’alternatives écologiques pour le recyclage de l’eau tenant à la fois compte des problèmes saisonniers tels que les inondations représentent un autre critère crucial.
Ensuite, les projets visant la préservation et la remise en valeur du patrimoine récent associé à l’époque coloniale mettent en lumière le rôle des centres urbains pour les anciennes colonies européennes, qui en faisaient la scène de l’expérimentation moderniste. Ils révèlent leur position centrale dans les modernités globales. Plusieurs projets nominés mettaient en évidence l’importance de la promotion d’initiatives civiles attentives aux problèmes de financement, de revitalisation des économies locales, ainsi que leur rôle dans la création d’emplois et de possibilités de formation au niveau local.
Troisièmement, nous sommes tombés d’accord sur le fait qu’une architecture éclairée est un élément crucial dans le développement d’environnements de travail sûrs et efficaces, et que les pires conséquences de l’industrialisation du monde peuvent être évitées. Un tel besoin, pour les travailleurs comme pour les dirigeants, a été défini comme première priorité à l’heure de l’industrialisation rapide du monde musulman.
Quatrièmement, l’importance de bâtir des institutions pour la conservation et la présentation du patrimoine culturel dans le contexte de sites archéologiques actifs a démontré la nécessité d’aborder les emplacements et les paysages historiques avec une sensibilité extrême. Ceci a été associé à l’importance de tels projets pour repenser l’identité dans les contextes occidentaux et le rôle des cultures et civilisations islamiques dans la formation des Lumières européennes et de la modernité.
Enfin, le jury a également considéré que la recherche de projets novateurs de petite taille pouvant servir de modèles d’insertion pour les structures modernes dans un cadre traditionnel et rural de façon non intrusive était un autre critère de sélection important pour identifier les projets gagnants.
Au sein d’une société historiquement interconnectée et de plus en plus globalisée, percevoir le monde à travers les stéréotypes d’entités culturelles clairement distinctes n’est pas très crédible. Aujourd’hui, les professionnels tout comme les décideurs et les bailleurs de fonds commencent à saisir l’importance des contributions du monde musulman, aussi bien géographiquement qu’historiquement. Dans un contexte post-colonial, la culture est considérée comme une chose que l’on doit partager et la diversité culturelle comme une valeur qu’il faut savoir choyer. À cet égard, le monde islamique a non seulement apporté des contributions majeures aux récits de l’histoire globale, mais il a aussi participé des histoires locales particulières à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières admises.
L’environnement bâti est sujet à des processus de transformation rapides, qui reposent très souvent sur un investissement plus large et plus robuste. Au milieu d’un tel changement, les préoccupations pour l’environnement, pour le patrimoine bâti et pour le tissu social sont souvent reléguées au second plan, quand elles ne sont pas carrément négligées. Les projets nominés et récompensés tentent de redéfinir les priorités, mettant l’accent sur une compréhension sensible de leurs contextes immédiat et plus large. Bien que très différents par leur taille, leur contexte et leur fonction, ils présentent tous une qualité responsable, celle de laisser une empreinte minimale sur la terre.
Les Musulmans forment une majorité à certains endroits, des minorités dans d’autres, alors qu’ils sont totalement absents ailleurs. La globalisation ne devrait pas être perçue uniquement comme une intrusion dans les cultures musulmanes, mais comme une occasion permettant à différentes cultures de se rejoindre pour coexister. Les projets gagnants révèlent les façons dont les sociétés musulmanes se positionnent par rapport à la différence en tant que processus de réconciliation et de convivialité. Améliorer l’image des Musulmans dans un monde de plus en plus globalisé et divisé à la fois n’est qu’un exemple de la façon dont ce problème a été abordé. En même temps, accepter l’autre au sein de la définition même du patrimoine musulman est une manière très forte d’aborder la convivialité et la multiplicité. En soi, définir qui est inclus dans ce collectif est encore problématique.
Les thèmes mentionnés ci-dessus - définir les frontières de la culture musulmane dans un monde en cours de globalisation, laisser la plus faible empreinte possible sur la terre et la question de la convivialité - sont ressortis suite à un examen attentif des projets présentés. Les projets ont montré la nécessité d’améliorer la qualité de vie des communautés locales tout en servant de modèles pour d’autres communautés du monde musulman. Ils apportent une sensibilité éthique à leurs contextes en promouvant la durabilité sur tous les plans, environnemental, social et économique. Et bien que nous soyons conscients qu’aucun projet ne peut à lui seul répondre à tous les besoins des sociétés musulmanes, nous sommes convaincus que, considérés dans leur ensemble, ces projets transmettent un message d’espoir et de persévérance, de fierté empreinte d’humilité et d’unité sans sacrifice de la diversité.
Genève, le 10 juin 2010