Poulet frit et boissons sucrées : la Tanzanie lutte contre un problème d'obésité croissant
Le tour de taille des habitants a considérablement augmenté à mesure que la sédentarité, l'urbanisation et les habitudes alimentaires occidentale se sont généralisées en Afrique de l'Est.
Tanzanie · · 5 min
Par Harry Johnstone
Au début de l'année 2025, Said Shukuru, 31 ans, souffrait de graves problèmes de santé qui mettaient sa vie en danger. Il pesait 150 kg ; son indice de masse corporelle (IMC) dépassait 40 et sa tension artérielle était de 190/100.
« C'était très grave », raconte Said Shukuru. En avril de l'année dernière, il a subi avec succès une opération de mini-bypass gastrique à la Polyclinique spécialisée Aga Khan de Masaki, à Dar es-Salaam. Depuis, son poids a diminué de moitié.
Le cas de Said Shukuru est peut-être extrême, mais son histoire fait figure d'avertissement. Les taux de surpoids et d'obésité augmentent rapidement en Afrique de l'Est, et plus particulièrement en Tanzanie. Si le gouvernement ne réagit pas de manière adéquate, le pays sera confronté à une crise de santé publique imminente.
Le surpoids et l'obésité en Tanzanie ont progressé au cours des 40 dernières années en raison du développement économique et de la libéralisation, de l'urbanisation et de modes de vie de plus en plus sédentaires. Les régimes alimentaires traditionnels, basés sur des aliments complets, sont remplacés par des produits raffinés et transformés. Pour aggraver la situation, le poulet-frites, connu sous le nom de kuku chips, et les boissons sucrées sont omniprésents.
« Lorsque vous vivez dans une zone urbaine comme Dar [es-Salaam] », souligne Said Shukuru, « la malbouffe coûte moins chère que les produits frais. »
L'origine de cette évolution réside dans l'histoire économique de la Tanzanie. Pendant la période coloniale, les fruits et les légumineuses étaient exportés, tandis que les aliments riches en énergie et en amidon, comme le maïs, étaient destinés à la consommation locale, explique Joyce Kinabo, professeure de nutrition à l'Université Sokoine.
« La sécurité alimentaire était synonyme d'abondance de maïs », précise Joyce Kinabo.
Les en-cas sucrés et le café sucré proposés par les vendeurs ambulants sont largement consommés.
À la fin des années 1980, sous la présidence d'Ali Mwinyi, la Tanzanie s'est tournée vers une économie de marché. Le pays s'est ouvert aux importations de produits de consommation transformés tout en continuant d'exporter des denrées riches en nutriments.
Les classes moyennes les plus aisées du pays ont commencé à consommer des produits tels que les Frosties de Kellogg's, le lait UHT Brookside et l'huile de cuisson Korie.
Les aliments transformés ont « inondé le marché », explique John Msuya, maître de conférence en nutrition à l'Université Sokoine. « Vous pouviez aller dans une zone rurale », raconte-t-il, « où il n'y a ni école ni centre de santé, mais où l'on trouvait du Coca-Cola. »
La Tanzanie n'est pas un cas isolé. À travers l'Afrique, la libéralisation, l'urbanisation et la faiblesse des réglementations ont créé des marchés attractifs pour les multinationales de l'agroalimentaire telles que Nestlé, Unilever et PepsiCo.
Il existe un précédent historique en la matière. À mesure que les réglementations se sont durcies dans les pays riches à partir des années 1990, les entreprises du tabac et de l'alcool ont passé des décennies à promouvoir la consommation sur les marchés des pays en développement, où la gouvernance était plus faible.
L'industrie agroalimentaire est aujourd'hui pointée du doigt pour avoir adopté une stratégie similaire en commercialisant de manière agressive des « produits nocifs pour la santé » à travers l'Amérique latine, l'Afrique et l'Asie.
Depuis les années 1990, le taux d'obésité chez les adultes a plus que triplé en Tanzanie. La prévalence du surpoids (c'est-à-dire un IMC supérieur à 25) a augmenté encore plus rapidement. Cette situation a entraîné une hausse des cas de diabète, d'accidents vasculaires cérébraux, de maladies cardiovasculaires, de cancers et d'autres maladies non transmissibles (MNT). Ces affections peuvent également rendre les individus plus vulnérables aux maladies infectieuses comme le paludisme.
« C'est un problème qui tue la population », déplore Kinabo. « C'est juste que cela se produit lentement. »
C'est également coûteux : le traitement des MNT peut engloutir une part importante des revenus d'un ménage. À l'échelle nationale, la combinaison des besoins en soins de santé et des pertes de productivité découlant de l'obésité et du surpoids devrait coûter à l'économie tanzanienne 1,26 milliard de dollars par an d'ici 2030.
Un vendeur fait frire des frites dans la rue à Dar es Salaam.
Pour les gouvernements et leurs partenaires, cela soulève une question épineuse : la réponse doit-elle consister à persuader les individus d'adopter des choix plus sains, ou à modifier l'environnement commercial dans lequel ces choix s'opèrent ?
En Tanzanie, l'accent est actuellement mis sur la première approche. Aider les gens à changer de mode de vie constitue la « pierre angulaire » du travail de la Polyclinique Aga Khan, explique la Dre Hanifa Mbithe, médecin à la clinique de Dar es Salaam. Des patients comme Said Shukuru ont ainsi pu bénéficier du club de remise en forme de l'hôpital.
Le gouvernement tanzanien encourage la pratique d'une activité physique comme la meilleure réponse face au surpoids et à l'obésité. Il met en place des clubs pour les jeunes et ferme temporairement certaines routes à Dar es Salaam afin de permettre aux habitants de faire du jogging.
« Le principal message du ministère de la Santé est d'adopter une alimentation équilibrée, de faire 30 minutes d'exercice par jour et de se soumettre à des bilans de santé réguliers », indique la Dre Zainabu Tindi, nutritionniste à l'Institut orthopédique de Muhumbili. Le gouvernement éprouve néanmoins « de grandes difficultés à lutter contre ce problème d'obésité », précise-t-elle.
La sensibilisation du public devrait être la priorité numéro un, estime Joyce Kinabo. Dans les écoles, le gouvernement soutient les initiatives pédagogiques visant à sensibiliser les enfants à une meilleure alimentation. Le ministère de la Santé promeut également ses recommandations nutritionnelles.
Cependant, il est possible d'aller plus loin pour modifier les comportements individuels. Les médias nationaux, par exemple, pourraient s'impliquer davantage afin de faire comprendre au public les dangers des produits transformés ou de la restauration rapide, ainsi que les bienfaits d'une alimentation saine et équilibrée.
Et tandis que le gouvernement construit actuellement des aires de jeux dans les écoles, une transformation radicale des infrastructures urbaines s'impose. Les pistes cyclables, les voies piétonnes, les espaces de loisirs, les parcs et les arrêts de bus accessibles à pied sont autant d'éléments indispensables pour encourager la population à être plus active et en meilleure santé.
La lacune la plus flagrante réside toutefois dans la seconde approche : la transformation de l'environnement commercial. Msuya estime que le gouvernement devrait redoubler d'efforts pour réglementer le marketing des « calories bon marché », soulignant le manque de mesures visant à restreindre la publicité et la vente d'aliments riches en graisses, en sucre et en sel.
Le public devrait être sensibilisé aux dangers de la restauration rapide et aux bienfaits d'une alimentation saine et équilibrée.
L'une des options consiste à taxer les produits caloriques bon marché. La Tanzanie envisage actuellement d'instaurer une taxe sur le sucre, ou « redevance pour la promotion de la nutrition » sur les boissons sucrées (SSB).
« Le principal défi n'est souvent pas l'absence de taxe », explique le Dr Laetitia Ouédraogo Nikiema, responsable de la nutrition à l'Organisation mondiale de la Santé. « Il s'agit plutôt de savoir si la taxe est conçue autour d'un objectif clair de santé publique, si elle couvre les bons produits, si elle est fixée à un niveau significatif, si elle est ajustée régulièrement et si elle est appliquée efficacement. »
D'autres mesures pourraient inclure des restrictions plus strictes sur la commercialisation d'aliments mauvais pour la santé, en particulier auprès des enfants, un étiquetage nutritionnel plus clair sur les emballages et des limites sur la vente de produits néfastes pour la santé dans les écoles et aux alentours. De telles politiques permettraient de transférer le problème aux entreprises qui fabriquent, commercialisent et distribuent ces produits.
« Il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir », déclare Msuya.
D'un point de vue politique, la nécessité d'une action plus forte est évidente. La Tanzanie et les gouvernements de tout le continent ne peuvent tout simplement pas se permettre de ne pas s'attaquer à ce problème. Les finances publiques sont en jeu, tout comme la vie de millions de personnes à l'instar de Said Shukuru. Les donateurs, la société civile, les entreprises et les gouvernements doivent se mobiliser.
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Harry Johnstone est un journaliste indépendant dont les articles ont été publiés dans le Financial Times, The Guardian et The Telegraph. Il traite de sujets allant du changement climatique à la sécurité alimentaire en passant par le patrimoine culturel.