Santé et pauvreté : qu'est-ce qui a changé ?
Indisponible · 11 février 2026 · 15 min
AKDN / Lucas Cuervo Moura
En 2011, le Dr Gijs Walraven, directeur de la santé à l'AKDN et directeur général des Services de santé Aga Khan (AKHS), a remporté le premier prix du concours annuel de l'Association médicale britannique pour son ouvrage « Santé et pauvreté : problèmes et solutions de santé mondiale » . Ce livre, qui mêle témoignages de patients et analyses, étudie comment pauvreté et maladie s'alimentent mutuellement. Il s'inspire des quinze années d'expérience du Dr Walraven au sein des systèmes de santé africains suivies de ses premières années à l'AKDN.
Quinze ans plus tard, il livre une analyse approfondie des changements survenus. Quelles maladies ont été prises en charge ? Y a-t-il eu une aggravation de la situation ? Les innovations médicales dont on parle dans l’actualité ont-elles un impact concret sur les plus démunis ? Et que reste-t-il à faire pour garantir la santé pour tous ?
Aisha vit dans un village à la périphérie du district de Salamieh, en Syrie, où les distances se mesurent moins en kilomètres qu'en coûts et en temps de trajet.
Il y a quelques années, son fils Omar a commencé à se réveiller la nuit, à bout de souffle. Aisha a fait comme beaucoup de mères lorsque la clinique lui semble inaccessible : elle a attendu. Elle a essayé des remèdes maison. Elle a attendu encore. La maladie l’inquiétait, mais le coût des soins l’effrayait davantage. Le prix du bus pour se rendre au centre de santé représentait une semaine de salaire. Les médicaments, s’ils étaient prescrits, ne seraient pas gratuits. Si Omar avait besoin d’un suivi, les coûts seraient décuplés. Elle a compris que l’accès aux soins ne rime pas avec prix abordable, et que cette accessibilité détermine si les soins sont utilisés.
Aisha pouvait compter sur Layla, une agente de santé communautaire bénévole choisie par le village lui-même. Layla vivait dans le même quartier, assistait aux mêmes mariages et aux mêmes funérailles. Formée par un programme local de soins de santé primaires, elle savait reconnaître les signes de danger, encourager une consultation précoce et, surtout, informer les familles sur le régime d'assurance maladie communautaire.
Layla a non seulement joué un rôle déterminant en cherchant de l'aide et en organisant un soutien financier pour qu'Omar puisse être examiné à l'hôpital du district de Salamieh, mais elle a également offert à Aisha une sécurité financière pour ses futurs besoins de santé. Elle l'a encouragée à s'inscrire à une mutuelle de santé communautaire. Son objectif était simple : éviter que les familles ne retardent les soins pour des raisons financières.
Avant la mise en place de ce programme, de nombreuses mères de ce village évitaient de consulter un médecin par crainte d'aggraver leur pauvreté. Une modeste contribution leur permet de partager les risques au niveau communautaire afin d'éviter des dépenses de santé catastrophiques en cas de besoin. L'accessibilité financière repose sur la gouvernance communautaire, la confiance et l'intégration au système de santé formel. Il s'agit d'une couverture médicale universelle.
Les problèmes décrits dans le rapport « Santé et pauvreté » de 2011 restent d’actualité en 2026, mais la communauté mondiale de la santé dispose de nouveaux outils, de données plus fiables, de sources de financement différentes et de défis en constante évolution. Des progrès ont été réalisés, certes, mais ils demeurent fragiles et inégaux, et de nombreux pays sont encore loin d’atteindre les objectifs mondiaux fixés dans le cadre des Objectifs de développement durable.
Les effets du changement climatique sur la santé
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Partout dans le monde, le changement climatique est désormais clairement identifié comme un risque systémique pour la santé, aggravant directement la quasi-totalité des affections que j'évoquais en 2011. Il accroît l'exposition aux maladies vectorielles telles que le paludisme, et l'on observe aujourd'hui des déplacements géographiques mesurables des zones à risque. Le changement climatique aggrave la malnutrition en raison des mauvaises récoltes, des fluctuations des prix alimentaires et de la sécheresse. Il augmente également les risques de santé maternelle et néonatale, ainsi que pour d'autres groupes de population à risque, comme les personnes âgées, en raison de la chaleur insupportable, de la déshydratation et de la perturbation des services publics.
Il existe des preuves épidémiologiques claires liant la surmortalité à la chaleur, désormais reconnue comme l'une des principales causes de mortalité liées au climat. Les systèmes d'approvisionnement en eau et les installations sanitaires sont endommagés, ce qui accroît les maladies diarrhéiques, tandis que les systèmes de santé, déjà fragiles, sont submergés à cause des inondations, des tempêtes et des vagues de chaleur. En d'autres termes, le changement climatique amplifie les risques pour la santé en général.
La pandémie de COVID-19 a servi d'avertissement, révélant d'importantes vulnérabilités structurelles. Cette nouvelle maladie a perturbé les services de santé à l'échelle mondiale, y compris les programmes verticaux de prise en charge des maladies, dotés des effectifs de personnel médical nécessaire et de financements dédiés, et bénéficiant d'une gestion distincte pour des maladies comme le paludisme, la tuberculose ou le VIH. Les pays aux systèmes de santé fragiles, notamment en matière de soins de santé primaires, ont enregistré la mortalité indirecte la plus élevée. La COVID-19 a aggravé la pauvreté, l'insécurité alimentaire, le décrochage scolaire et les grossesses précoces, et a mis en lumière la fragilité et les inégalités des chaînes d'approvisionnement mondiales en médicaments, en matériel et en vaccins.
La COVID-19 a réaffirmé un raisonnement important développé dans l'ouvrage « Santé et pauvreté » : la pauvreté demeure le principal facteur de risque de mauvaise santé, même face aux « nouvelles » menaces.
Malheureusement, depuis 2011, le nombre de personnes vivant dans des contextes fragiles ou touchés par un conflit a fortement augmenté, entraînant l'effondrement des systèmes de santé et des programmes de prise en charge des maladies, lun nombre croissant de réfugiés défavorisés, ainsi que des traumatismes et des problèmes de santé mentale à long terme. Dans certains pays, les conséquences des conflits priment désormais sur les affections biologiques comme principal facteur déterminant des conditions de santé. Il n'est pas surprenant non plus que les conflits et les tensions liées à l'environnement – notamment l'eau et les terres arables – soient souvent directement liés au changement climatique.
Depuis le rapport « Santé et pauvreté » , les facteurs à l’origine des disparités de santé n’ont pas disparu, mais leur nature, leur ampleur et leurs interactions ont évolué. En 2011, ces inégalités étaient principalement dues à l’inaccessibilité physique des services de santé, aux pénuries de personnel, d’équipement, de médicaments et d’infrastructures, à la faiblesse des systèmes d’orientation et au recours à des programmes verticaux et spécifiques à certaines maladies, palliant ainsi les limitations du système.
Aujourd'hui, l'accès aux services de santé s'est considérablement amélioré à l'échelle mondiale, mais la qualité, la pérennité de fonctionnement et la permanence des soins peuvent varient fortement. De nombreux pays ont étendu la couverture nominale, mais les populations pauvres reçoivent des soins de moindre qualité et subissent des retards de diagnostic. Une faible adhésion aux traitements et un suivi insuffisant persistent. Le personnel qualifié, notamment les professionnels de santé, est concentré dans les zones urbaines où vivent les milieux les plus aisés. La mortalité évitable est de plus en plus souvent due à la médiocrité des soins, et non plus à l'absence de soins.
Il y a quinze ans, on décrivait souvent les patients comme manquant de connaissances, confrontés à des obstacles financiers ou géographiques, et dépendants des soins de personnes non professionnelles ou des guérisseurs traditionnels. Aujourd'hui, les patients sont mieux informés mais mal protégés. La connaissance de leurs droits et des traitements s'est accrue, mais les attentes non satisfaites alimentent la méfiance.
Même avec des systèmes nationaux d'assurance maladie ou l'offre de services gratuits, les dépenses non remboursées liées au transport, aux diagnostics, aux médicaments et aux frais non remboursés restent exorbitants, et les maladies chroniques telles que le VIH, les maladies cardiovasculaires et le diabète engendrent des difficultés économiques à long terme. De nos jours, les patients souffrent plus souvent de plusieurs affections : maladies infectieuses et non transmissibles, troubles de santé mentale et maladies physiques. Les systèmes de santé peinent à gérer efficacement ces situations complexes. Aujourd'hui, les patients ne sont plus seulement exclus comme auparavant, mais ils continuent de subir des inégalités de traitement.
Les facteurs institutionnels jouent également un rôle important. En 2011, les disparités étaient liées au sous-financement des ministères de la Santé, aux programmes verticaux pilotés par les bailleurs de fonds et à une réglementation insuffisante des prestataires privés. Aujourd'hui, les institutions sont plus nombreuses, mais moins uniformes dans leur manière de répondre aux besoins de santé. La reddition de comptes est souvent loin d'être optimale et difficile à faire respecter, les politiques sont souvent incohérentes, le cloisonnement institutionnel nuit à l'équité même avec les meilleurs intentions sont progres, on observe une lassitude des bailleurs de fonds ainsi qu'une évolution des priorités.
En résumé, la réponse est partielle, inégale et trop lente. L'innovation en santé mondiale s'est accélérée depuis 2011 et dans plusieurs domaines, notamment la biomédecine (vaccins, prévention du VIH à action prolongée, tests de diagnostic rapide), la prestation de services de santé (transfert de compétences, employés de santé publique, modèles de soins différenciés), la santé numérique (télémédecine, diagnostics par intelligence artificielle, dossiers médicaux numériques), le financement de la santé (régimes d'assurance, financement basé sur les résultats, achats groupés) et les approches institutionnelles (partenariats public-privé, entreprises sociales, plateformes mondiales).
La question cruciale n'est pas de savoir si l'innovation existe, mais où elle va et à qui eelle profite réellement. Parmi les innovations qui atteignent les populations les plus vulnérables, on retrouve des innovations au sein des collectivités qui sont peu technologiques, sur le modèle de travailleurs de la santé communautaires, des protocoles de traitement simplifiés, des diagnostics faits sur place (tests rapides) et une prestation de services de santé intégrée et centrée sur le patient pour les maladies chroniques comme le VIH, l'hypertension, le diabète et les troubles de santé mentale.
La santé numérique offree un immense potentiel, mais il est essentiel de veiller à ce qu'elle n'exclue pas les populations rurales, âgées, défavorisées, sans papiers ou ayant un faible niveau d'alphabétisation. Les outils qui améliorent la qualité plutôt que la couverture (par exemple, les systèmes d'aide à la décision clinique, les outils de diagnostic ou les systèmes d'orientation) nécessitent souvent une infrastructure stable, dépendent d'un personnel qualifié et sont plus difficiles à mettre en œuvre dans les contextes fragiles.
C’est dans ce genre de contextes que le passage à l’échelle supérieure est perçu comme « trop risqué ». Il est pourtant essentiel de redoubler d’efforts, car c’est précisément dans ces situations que les populations les plus pauvres sont les plus exposées à des soins de santé jugés dangereux. C’est également là que les processus d’innovation rencontrent le plus de difficultés. Parmi les autres obstacles figure la priorité accordée à la réponse humanitaire immédiate au détriment de l’innovation dans le système de soin. Parfois, les innovations sont simplement ajoutées à des systèmes fragiles au lieu de les renforcer.
En résumé, ce sont les personnes qui en ont le plus besoin qui bénéficient le plus des innovations simples, financées par des fonds publics, intégrées aux soins de santé primaires et conçues dès le départ pour des environnements ayant des capacités moindres.
L'optimisme exprimé dans le rapport « Santé et pauvreté » n'était pas naïf ; il reposait sur une dynamique bien réelle. L'histoire a montré depuis lors que des progrès étaient possibles, mais qu'ils étaient dépendants et plus faciles à freiner, voire à inverser, que je ne l'avais anticipé. Depuis 2011, le monde a démontré que le VIH est gérable en tant que maladie chronique, avec des réductions massives de la mortalité ; que les décès ds au paludisme peuvent diminuer lorsque les outils nécessaires sont financés et mis en œuvre ; que la mortalité maternelle peut baisser rapidement grâce à des soins qualifiés et à des investissements dans le système de santé ; et que la tuberculose peut être dépistée et traitée à l'échelle de la population lorsque les services fonctionnent correctement.
Parmi les messages les plus marquants du rapport « Santé et Pauvreté », on peut citer : des gains obtenus grâce aux programmes verticaux fragiles sans capacité du système, une prestation de soins au niveau communautaire centrée sur le patient est déterminante, et que l’équité est une caractéristique du système, et non une simple caractéristique des programmes. L’équité ne s’ajoute pas à un programme : elle est intrinsèquement liée au système. On peut certes supprimer les frais d’accouchement grâce à un système de bons financé par des donateurs, mais si l’ambulance n’arrive pas, si la sage-femme est absente et si l’hôpital facture le traitement des complications lors de l’accouchement, les femmes pauvres restent exclues.
Avec le recul, mon optimisme de 2011 a sous-estimé certains obstacles majeurs, notamment le fait que l'engagement politique s'est avéré moins durable que les succès techniques ; mon hypothèse selon laquelle des données probantes orienteraient principalement les politiques publiques s'est révélée erronée. En réalité, le financement a stagné, voire diminué, une fois les crises passées, la santé a perdu de son importance politique en dehors des situations d'urgence, et la redistribution est restée politiquement fragile. Les progrès ont été réversibles, et non cumulatifs.
Malheureusement, les inégalités ont évolué plus vite que les systèmes de santé. À mesure que ces derniers se sont développés, les groupes les plus aisés se sont accaparé le choix de soins de qualité, les prestataires privés à but lucratif ont détourné le soutien politique, et les populations pauvres ont bénéficié d'un accès accru aux soins, mais pas de véritable pouvoir. Cette dynamique était, du moins à mes yeux, moins visible en 2011.
J'ai également sous-estimé les chocs externes. Rares étaient ceux qui avaient anticipé qu'une pandémie paralyserait les soins de routine à l'échelle mondiale, que le changement climatique accélérerait si rapidement les risques sanitaires et que des conflits prolongés et multirégionaux perturberaient les services. Mon optimisme reposait sur l'hypothèse d'un monde plus stable que celui dans lequel nous vivons aujourd'hui.
Nos succès ne reposent pas principalement sur des avancées technologiques, mais sur des réussites institutionnelles et en matière de prestation de services, qui se sont maintenues pendant des décennies. C'est rare dans le domaine de la santé mondiale.
L'AKHS a mis en place et pérennisé avec succès des réseaux de type « centre et périphérie » composés d’hôpitaux, de centres de soins de santé primaires et de services de proximité, y compris dans des environnements isolés et difficiles. LAKHS a investi simultanément dans les soins communautaires, les soins primaires et les hôpitaux de deuxième et troisième recours, et a intégré la prévention, le diagnostic, le traitement et le suivi. L’organisation a ainsi évité l’écueil d’une prise en charge cloisonnée par maladie. On peut donc affirmer que les patients bénéficient d’un système intégré, et non d’un ensemble disparate de services.
L'AKHS s'engage à privilégier les normes cliniques et l'accréditation, la formation continue et le perfectionnement professionnel, la sécurité des patients et l'amélioration de la qualité. Nous avons démontré qu'il est possible d'offrir des soins de haute qualité dans les régions rurales et à faibles revenus, contredisant ainsi l'idée que les personnes démunies doivent se contenter de soins « suffisants ».
L'AKHS a été pionnière en matière de subventions croisées entre services et patients : les recettes provenant de ceux qui peuvent payer permettent de financer les soins pour ceux qui ne le peuvent pas ; des frais d’utilisation modérés, associés à des dispositifs de protection sociale, sont également mis en place. La philanthropie a été mobilisée pour renforcer les institutions, et non simplement combler les déficits. La pratique de tarifs modérés, le financement croisé et la maîtrise des coûts ont parfois suscité la controverse, mais l'AKHS a appris que la faillite financière est le pire des injustices et que la pérennité prime sur la générosité ponctuelle.
Notre expérience montre également que les institutions qui perdurent, apprennent et s'adaptent sont indispensables. L'AKHS a très tôt compris que les populations défavorisées accordent une grande importance à des soins pratiqués avec respect, bienveillance et par des personnes qualifiées, et que la piètre qualité des soins érode la confiance plus rapidement que le manque d'accès. Cette observation est aujourd'hui largement partagée, mais l'AKHS l'a mise en pratique il y a plusieurs décennies.
L'AKHS ne recherche pas la croissance à tout prix. Nous avons plutôt appris à adapter nos modèles de service aux réalités géographiques, culturelles et politiques. Nous privilégions une croissance plus lente à un ancrage plus solide. Un dialogue étroit avec les gouvernements, les organismes de autorités réglementation et les décideurs politiques est essentiel à cet égard.
Si l'ouvrage « Santé et Pauvreté » affirmait que l'amélioration de la santé des plus démunis est possible, l'« AKHS » démontre comment, mais aussi pourquoi cela s'avère difficile. Notre récit suggère que la santé pour tous relève moins du triomphe des idées que de la patience, d'une bonne gouvernance et d'une constance morale sur la durée. En ce sens, l' « AKHS » constitue une réfutation concrète du fatalisme et une mise en garde contre les solutions miracles.
La technologie, l'argent et le savoir sont aujourd'hui bien plus abondants qu'à l'époque de la rédaction de « Santé et Pauvreté » . Ce qui fait le plus défaut, c'est la capacité d'organiser ces ressources de manière à servir durablement les plus défavorisés. Il nous faut passer de programmes à des systèmes qui garantissent l'équité. Cela exige des soins de santé primaires solides, constituant le premier point de contact, intégrés tout au long de la vie et pour diverses pathologies, et axés sur la continuité des soins, et non sur des épisodes ponctuels. Les soins de santé primaires ne sont plus une simple option technique ; ils constituent la seule plateforme d'équité à grande échelle.
L’approche de la médecine familiale permet d’ancrer les soins dans des relations de confiance et de longue durée, permettant ainsi aux systèmes de santé de passer d’un traitement ponctuel à une prise en charge globale du risque, de la maladie, du rétablissement et des soins tout au long de la vie. Elle peut être spécifiquement conçue pour gérer l’incertitude diagnostique, la multimorbidité et l’interaction entre la santé physique, mentale et sociale – autant de défis qui définissent le fardeau de la maladie.
L'accès aux soins de santé ou la couverture universelle de moindre qualité a atteint ses limites. Ce dont nous avons le plus besoin aujourd'hui, ce sont des normes de qualité minimales applicables à tous, mais aussi d'investissements dans le dépistage, le contrôle médical, la prescriptionet la formation. Sans parler d'une responsabilisation quant aux résultats, et pas seulement dans l'utilisation des services.
Nous avons besoin de systèmes de santé résilients, capables de résister aux chocs. Dans un monde instable, la santé pour tous exige des systèmes qui assurent la continuité des services essentiels en cas de pandémies, d'événements climatiques et de conflits, mais aussi protègent le personnel soignant de l'épuisement professionnel et de la déperdition d'effectifs, et maintiennent le flux ds chaînes d'approvisionnement sous tension. La résilience n'est plus une option ; elle est essentielle à l'équité.
L’accès aux soins pour tous ne peut reposer sur une aide instable, des paiements directes et des systèmes d’assurance fragmentés. Il est indispensable de mettre en place un financement national progressif, une mutualisation des risques qui subventionne véritablement les populations pauvres et encourage des soins de santé primaires de qualité et adaptés, ainsi que des mécanismes de financement internationaux pour les biens publics mondiaux. L’équité exige une redistribution intentionnelle, et non une couverture qui ruisselle.
Les services de santé ne peuvent à eux seuls garantir la santé pour tous. Il est crucial de s'attaquer aux facteurs décisifs tant sociaux qu'environnementaux. L'accès à l'eau potable et à des installations sanitaires, avoir un logement décent, une alimentation appropriée, accéder à l'éducation, viser à atténuer le changement climatique tout en s'y adaptant, ainsi que promouvoir une protection sociale liée aux risques sanitaires, en font partie. La différence par rapport à 2011 réside dans le fait que ces facteurs évoluent désormais plus rapidement que les systèmes de santé ne peuvent s'adapter.
En définitive, la santé pour tous est un choix politique. Elle exige des dirigeants prêts à privilégier la santé à long terme de la population, la confiance du public dans les institutions et un espace public pour la transparence des comptes. En 2011, « la santé pour tous » signifiait élargir l’accès aux services essentiels. En 2026, elle doit signifier protéger chacun·e des souffrances évitables tout au long de sa vie, quels que soient ses revenus, son sexe, son lieu de résidence, sa religion ou la crise qu’il traverse.
Une organisation comme l'AKDN ne peut, à elle seule, garantir l'accès aux soins de santé pour tous. Mais elle peut faire évoluer les perspectives d'avenir, et c'est souvent ainsi que naissent les transformations à grande échelle. L'importance de l'AKDN ne réside pas dans sa taille par rapport aux gouvernements, mais dans sa capacité à démontrer, à institutionnaliser et à pérenniser des solutions alternatives dans des contextes où les marchés et les États sont confrontés à des défis.
L'AKDN est relativement unique en ce qu'elle intervient simultanément dans de nombreux domaines : la santé, mais aussi l'eau et l'assainissement, la nutrition, l'éducation, le développement économique et la culture. L'amélioration des résultats en matière de santé passe non seulement par les soins de santé, mais aussi par les revenus, l'éducation, les infrastructures, l'égalité des genres et la cohésion sociale. Rares sont les organisations qui ont mené des actions crédibles dans tous ces domaines pendant des décennies.
Dans le domaine de la santé, les institutions du Réseau Aga Khan de développement (AKDN), notamment l’Université Aga Khan (AKU) et la Fondation Aga Khan, se sont fixé des normes cliniques et pédagogiques, des règles déontologiques et une politique de transparence à suivre. Ces éléments contribuent à susciter des attentes – chez les patients, mais aussi auprès des professionnels et des politiques – quant à la qualité des soins pouvant être atteinte dans des contextes aux ressources limitées.
L'AKDN intervient là où d'autres ne s'aventurent pas, notamment dans les régions reculées, montagneuses ou marginalisées, les zones politiquement sensibles ou touchées par des conflits, en collaborant avec les communautés mal desservies par les prestataires publics ou privés. Notre présence durable instaure la confiance, la continuité et la résilience – des facteurs clés de l'équité en santé.
L'influence de l'AKDN dépasse largement le cadre de la prestation de soin directe, du fait de la formation de professionnels de la santé, d'enseignants, de gestionnaires sans parler des anciens élèves de l'AKU qui intègrent le secteur public, des ONG ou le secteur privé. Il s'agit d'une voie majeure de diffusion des normes et pratiques de l'AKDN.
Plutôt que de se contenter de plaider en faveur de ses propres solutions, AKDN démontre ce qui fonctionne en pratique, fournit des données probantes aux gouvernements et atténue les risques liés aux réformes en les mettant en œuvre de manière responsable. En voici quelques exemples :
AKDN planifie sur plusieurs décennies, et non par cycles de subventions. Cela permet un renforcement progressif du système, l'apprentissage par l'échec et l'adaptation aux changements politiques et environnementaux. Rares sont les acteurs de la santé mondiale à faire preuve d'une telle constance.
L’AKDN ne peut ni n’aspire à remplacer l’État, à s’étendre à l’échelle nationale sans l’adhésion du public, ni à s’immuniser totalement contre les chocs macroéconomiques ou politiques. Mais c’est précisément ce qui rend son rôle clé : il peut démontrer ce qui est possible lorsque les conditions politiques et institutionnelles le permettent.
Dans un monde d’États fragiles, de systèmes de santé marchandisés, de lassitude des donateurs, le changement climatique et les conflits, l'AKDN démontre la faisabilité d’institutions résilientes, éthiques et à but non lucratif, l’importance de la confiance et de la légitimité, et la valeur d’un développement intégré à long terme.
L'organisation Health and Poverty a démontré que la pauvreté n'est pas une fatalité si les institutions fonctionnent. L'expérience de l'AKDN confirme que les institutions ne se créent pas spontanément ; elles doivent être conçues, protégées et pérennisées. En ce sens, la plus grande contribution de l'AKDN en matière de santé ne réside pas dans le nombre de patients pris en charge, mais dans la preuve qu'un développement axé sur l'équité peut perdurer.