Projecteur
Le souk d’Alep, lieu de mémoire
Syrie · 13 janvier 2026 · 6 min
AKDN / Christopher Wilton-Steer
Par Harry Johnstone
Mohamed Aqad, commerçant
Mohamed Aqad, 65 ans, me tend un verre de thé à la cardamome, s’allume une énième Marlboro Red et s’enfonce dans sa chaise en plastique. Installé dans son échoppe d’artisanat, au cœur du souk d’Alep, il ne semble pas pressé. « Le temps s’est arrêté il y a 15 ans », me dit-il.
« Lorsque j’étais enfant, toutes les échoppes ici vendaient des épices, notamment du cumin, de la cannelle, du poivre noir et du poivre blanc, mais aussi des pistaches, des châtaignes et de la noix de coco séchée. C’était un lieu plein de vie. »
Le souk médiéval d’Alep détruit, après des années de conflit et le séisme de 2023. Depuis 25 ans, le Trust Aga Khan pour la culture s’efforce de restaurer le patrimoine culturel syrien et travaille notamment sur la réhabilitation du souk de la vieille ville, section par section.
AKDN / Christopher Wilton-Steer
Mohamed Aqad, 65 ans, dans une section restaurée du souk d’Alep. Il y travaille depuis les années 1960.
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Pour Mohamed Aqad, le souk est sa vie. Il y travaille depuis les années 1960. En août 2012, tout bascule, et Alep devient un champ de bataille où s’affrontent les forces du régime et celles de l’opposition. Comme tous les autres, Mohamed doit alors éviter la médina. Un mois après le début des combats, il tente de retourner à son échoppe. Arrivé sur place, il découvre deux corps sans vie, gisant au sol. Ces deux personnes ont été abattues par des snipers du régime postés à la citadelle. Choqué, il rentre chez lui précipitamment. Sur le chemin, il compte au total 18 corps. « J’avais tellement peur », confie-t-il. « Je ne pouvais pas revenir. Je ne voulais pas perdre la vie pour mon échoppe. »
Mohamed Aqad, commerçant
Le conflit syrien a presque entièrement détruit la médina d’Alep. Les décombres, les bâtiments noircis et les murs criblés d’impacts de balle révèlent l’ampleur des dégâts subis par ce site classé au patrimoine mondial. Je ne peux qu’imaginer les blessures émotionnelles dont souffrent les résidents. Mais la vie doit continuer. Des projets de restauration sont en cours. Cette juxtaposition apparente entre le passé et l’avenir donne le tournis.
J’ai déjà visité la vieille ville d’Alep. C’était en 2003. À l’époque, l’ambiance était merveilleuse dans ce dédale de rues couvertes et d’arcades voûtées abritant des milliers d’échoppes s’enfonçant dans les bâtiments où l’on vendait de tout, comme des grenades, de la ricotta fraîche, de la viande de mouton avec les entrailles à vue, mais aussi des bijoux en or, des kilims, des textiles et des robes. Des ânes déambulaient dans les ruelles pavées, chargés de sacs de menthe fraîche. Il y avait des mosquées, des madrasas, des hammams et des cafés où de vieux hommes jouaient au backgammon en tirant sur leurs narguilés.
Ce qui constituait autrefois un circuit fluide de passages labyrinthiques est aujourd’hui détruit. Désormais, un tiers de la médina se décline en monochrome, tel un tableau de pierres grises entassées contre des murs noircis par l’incendie qui s’est propagé à travers le souk en septembre 2012, conséquence des bombardements et des échanges de tirs entre les forces du régime et les groupes rebelles de l’opposition. Le khan al-Olabeyya, par exemple, un secteur de la médina qui abritaient des palais médiévaux (notamment ceux de la famille Marcopoli, des marchands italiens), des caravansérails et des marchés couverts, n’est aujourd’hui plus qu’un champ à ciel ouvert de gravats et de poussière, vaste comme quatre terrains de football.
La citadelle d’Alep, l’un des plus anciens et des plus grands sites fortifiés au monde, a été restaurée par le Trust Aga Khan pour la culture afin de contribuer au développement économique de la vieille ville.
AKDN / Christopher Wilton-Steer
Alors que je me tiens là, observant la scène, un vendeur d’Erk Sous (jus de réglisse) surgit, faisant tinter ses gobelets en métal pour créer une musique percussive. Il me propose un jus. Il verse le liquide brun pendant un long moment, ce qui donne naissance à une mousse persistante à la surface de ma boisson. Le goût est à la fois frais, sucré et amer. Avec son fez rouge et son gilet brodés, accompagné de son grand récipient en laiton, il apporte de la couleur, de la légèreté et une touche de surréalisme à cet espace désolé.
La réglisse aurait été importée d’Égypte il y a des milliers d’années. Le commerce a façonné Alep, dont les premières traces remontent à la période néolithique. Située sur le flanc occidental du Croissant fertile, entre la mer Méditerranée et l’Euphrate, la ville s’est plus tard muée en un carrefour majeur sur la route de la soie, reliant le Croissant fertile à la Chine et à l’Europe.
La madrasa al-Halawiyah, située dans la section d’al-Jalloum du souk, reflète les nombreuses strates de l’histoire d’Alep. Après l’arrivée d’Alexandre le Grand, lors de la période hellénistique, le bâtiment est un temple. À l’époque byzantine, il devient la cathédrale Sainte-Hélène. Puis, au 12e siècle de notre ère, lors du siège de la ville par les Croisés, Ibn al-Khashshâb transforme l’édifice en la « mosquée des selliers ». À l’intérieur, les colonnes corinthiennes sont les premiers éléments que je remarque. Mon regard se tourne ensuite vers la coupole, noircie de fumée. Toujours debout aujourd’hui, le bâtiment a survécu au conflit, mais de justesse. D’importants travaux de restauration sont nécessaires.
Heureusement, le nouveau gouvernement syrien et des organisations internationales s’attèlent actuellement à la restauration de certains secteurs de la vieille ville d’Alep. En 2025, le nouveau gouvernement a commencé à installer des conduites d’eau ainsi qu’un nouveau système d’éclairage autour de la citadelle. La municipalité d’Alep et la Direction générale des antiquités et des musées de Syrie participent également à la réhabilitation de plusieurs secteurs du centre historique, notamment la citadelle et la grande mosquée des Omeyyades.
Ali Hamedi, 36 ans, restaure des arches dans le khan el-Sabun dans le cadre des travaux actuellement menés dans la vieille ville d’Alep.
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Ali Hamedi, tailleur de pierre
Ali Hamedi, 36 ans, frappe un burin en acier dans un mur du premier étage du khan el-Sabun, un secteur de la médina où le célèbre savon d’Alep était autrefois fabriqué et vendu. Il restaure des arches qui donnent sur une cour intérieure. Son travail s’inscrit dans le programme de restauration mené par le Trust Aga Khan pour la culture (AKTC), qui accompagne les efforts plus larges du gouvernement. Pendant que nous parlons, il me montre une shahuta, un ancien outil toujours utilisé de nos jours qui permet d’aplanir la pierre, tout en laissant de fines stries sur la surface grâce à des dents en acier.
« Travailler ici est fascinant », me dit Ali. « Tout, dans la vieille ville, a une âme. Elle est vivante. Je crée une connexion avec les personnes du passé. » Depuis 2018, l’AKTC a restauré huit sections majeures du souk médiéval, et d’autres travaux de réhabilitation sont prévus. D’autres organisations internationales, telles que l’UNESCO, ONU-Habitat et le PNUD, ont également participé aux efforts de restauration du centre historique de la ville.
Une épicerie dans le souk. Depuis 2018, l’AKTC a restauré huit sections majeures du souk, rendu 277 échoppes à leurs propriétaires et réhabilité plus de 500 mètres de passages.
AKDN / Christopher Wilton-Steer
Lors de ma dernière soirée sur place, je rejoins un groupe d’Alépins à la Beit Achiqbash, une ancienne riche demeure du quartier chrétien de Jdeïdé. Sous la supervision de formateurs, 40 jeunes spécialistes de la conservation s’activent dans une somptueuse cour mamelouko-rococo du 18e siècle à l’aide d’outils numériques modernes tels que des tachéomètres. Dans le cadre de ce projet piloté par la Junior Chamber International, ces jeunes architectes et ingénieurs exploitent les nouvelles technologies pour repenser l’architecture et restaurer le patrimoine construit de leur ville.
Au-delà des travaux physiques en cours, je pense également aux traumatismes que les habitants d’Alep doivent réparer. « Le souk est un lieu empreint de beaucoup de souvenirs pour les Alépins », explique Ammad Qaynouz. Il avait été contraint de fuir l’épicerie de son père durant le conflit. Revenir, dit-il, l’aide à se réapproprier ses souvenirs heureux d’avant les combats. Dans la boutique, on trouve des herbes médicinales et des remèdes naturels. Elle contribue ainsi à soigner le corps des clients, mais aussi l’esprit d’Ammad.
Rahaf Houri, 33 ans, dans la section al-Hibal du souk, rouverte après les travaux de restauration.
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Rahaf Houri, commerçante
Rahaf Houri, 33 ans, une autre commerçante, me décrit le stress et l’anxiété dont elle souffrait pendant le conflit. Son frère a été tué par un sniper. Elle confie ne presque rien se rappeler de la période précédant les combats. Mais la vie qui regagne le souk l’aide aujourd’hui à se reconstruire. « Il y a une énergie positive dominante », m’explique-t-elle. « Chaque jour qui passe, le plaisir d’être ici s’intensifie. »
L’échoppe de Rahaf se situe dans la section al-Hibal du souk, située dans l’un des secteurs restaurés de la médina. Ces rues couvertes, abritant de nouvelles échoppes, sont impeccables. On peut encore sentir l’odeur de la peinture et du plâtre. Esthétiquement, il règne une certaine dissonance entre les parties rénovées et les murs anciens que l’on voit ailleurs. Cette impression me semble également métaphysique. Pour des commerçants comme Rahaf, ainsi que pour les clients qui font leur retour dans le souk, il faudra du temps pour pleinement « s’ancrer » dans la réalité post-conflit d’Alep. Pourtant, je perçois un sentiment d’optimisme, certes prudent, un peu partout.
Lors de ma dernière matinée à Alep, je pénètre une dernière fois dans le souk. À cette heure-ci, seuls quelques commerçants ouvrent déjà leurs volets. Sous la coupole voûtée située au-dessus de moi, j’entends des pépiements provenant des colombiers. Une voix résonne. Elle semble désincarnée, presque fantomatique. Des esprits arpentent ces rues. Les vies, les bâtiments, les souvenirs... tous se forment, se perdent et renaissent dans le vieux souk d’Alep.
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Harry Johnstone est un journaliste indépendant ayant publié des reportages dans le Financial Times, le Guardian et le Telegraph. Il couvre des sujets tels que le changement climatique, la sécurité alimentaire et le patrimoine culturel.